Si la prose russe moderne devait avoir une date de naissance, ce serait celle d’Eugene Oneguine. Compose par Pouchkine entre mai 1823 et octobre 1830, publie par chapitres entre 1825 et 1832, ce roman en vers de cinq mille trois cents lignes invente, presque sans precedent, la maniere russe d’ecrire un roman. Vissarion Belinski, le grand critique des annees 1840, y voyait une encyclopedie de la vie russe. Dostoievski, Tourgueniev, Tolstoi se sont tous reclames de Pouchkine. Tchaikovski en a tire en 1879 un opera qui figure parmi les plus joues au monde. Et pourtant, Eugene Oneguine se lit sans prerequis : c’est une histoire d’amour manque, racontee sur sept ans, avec une grace ironique unique. Voici un guide pour entrer dans le texte.
Genese : sept ans d’ecriture (1823-1830)
Pouchkine commence Eugene Oneguine a Kichinev, en Bessarabie, en mai 1823. Il a vingt-trois ans, vit en relegation administrative depuis sa mise a l’ecart par Alexandre Ier en 1820, et travaille dans la chancellerie du general Inzov. Il vient d’achever ses poemes du Sud (Le Prisonnier du Caucase, La Fontaine de Bakhtchisarai), inspires de Byron. C’est dans la continuite de cette filiation byronienne, le roman en vers comme Don Juan, qu’il concoit le projet.
Mais tres vite, Eugene Oneguine s’eloigne de Byron. La voix narrative devient personnelle, intime, ironique, plus proche de Sterne que de Byron. La Russie, ses moeurs, ses paysages, ses interieurs prennent toute la place. Pouchkine continue d’ecrire pendant ses annees d’Odessa (1823-1824), pendant son exil a Mikhailovskoie (1824-1826), apres sa liberation par Nicolas Ier (1826), pendant ses voyages a Moscou et Saint-Petersbourg, et acheve enfin le roman lors du premier automne de Boldino en septembre-octobre 1830, ces semaines miraculeuses ou il compose en quelques jours les Recits de Belkine, les Petites Tragedies, et les derniers chapitres d’Oneguine.
Cette duree de sept ans et demi est inscrite dans le roman lui-meme. Le narrateur vieillit avec ses personnages. Les premiers chapitres ont la legerete d’un poete jeune, les derniers la gravite d’un homme qui a vu mourir des amis et qui sait que la vie ne pardonne pas. Cette maturation interne est l’un des charmes du livre.
La forme : la strophe d’Oneguine, sonnet en vers russes
Pouchkine invente, pour ce roman, une forme strophique unique : la strophe d’Oneguine. Quatorze vers en tetrametre iambique (huit syllabes), organises selon le schema de rimes ABABCCDDEFFEGG. Chaque strophe, par sa longueur et son schema mixte (rimes croisees, plates, embrassees), fonctionne comme un quasi-sonnet. Plus de trois cent quatre-vingt-dix strophes composent les huit chapitres acheves, plus quelques fragments d’un chapitre supprime (le voyage d’Oneguine).
Cette forme regle la respiration du roman. Chaque strophe est une unite de sens et de rythme. Le passage d’une strophe a l’autre marque une rupture, une transition, un changement d’angle. Pouchkine joue de cette structure avec une virtuosite jamais egalee : descriptions, dialogues, digressions du narrateur, monologues interieurs, lettres en vers (la celebre lettre de Tatiana), tout entre dans le meme moule, sans jamais lasser.

Reproduire cette forme en francais est l’enjeu principal de toute traduction. Andre Markowicz, dans sa traduction de 2005 (Editions Verdier), a choisi de respecter la strophe et le schema de rimes : son texte sonne en francais comme l’original sonne en russe. C’est le tour de force traductif majeur de la litterature francaise contemporaine en matiere russe. Jean-Louis Backes (Folio classique, 1996) propose une version en vers libres, plus accessible, qui sacrifie la rime stricte au profit du sens. Andre Meynieux (Bibliotheque de la Pleiade) a opte pour une traduction en prose savante, accompagnee d’un appareil critique dense, ideal pour qui veut comprendre la lettre exacte du poeme.
L’argument : Oneguine, Tatiana, Lenski, Olga
L’histoire est connue. Eugene Oneguine, jeune dandy de Saint-Petersbourg, herite d’un domaine a la campagne. Il s’y ennuie. Il rencontre Vladimir Lenski, jeune poete romantique de retour d’Allemagne, fiance a Olga Larine. Olga a une soeur, Tatiana, plus reservee, plus profonde, qui s’eprend d’Oneguine au premier regard. Tatiana lui ecrit une lettre passionnee, declarant son amour. Oneguine la repousse avec courtoisie : il ne veut pas du mariage, ne saura pas la rendre heureuse.
Quelques mois plus tard, lors de la fete de Tatiana, Oneguine, par caprice et par pique contre Lenski qui l’a entraine la malgre lui, se met a courtiser Olga. Lenski, bouleverse, le provoque en duel. Le duel a lieu. Lenski est tue. Oneguine, ravage, quitte la province et part pour des annees de voyage.
Quand il revient a Saint-Petersbourg, plusieurs annees plus tard, il y retrouve Tatiana. Elle est devenue princesse, mariee a un general, figure de la haute societe. Elle est belle, calme, inaccessible. Oneguine s’eprend d’elle a son tour, lui ecrit une lettre passionnee. Elle le recoit, lui dit qu’elle l’aime encore, mais qu’elle restera fidele a son mari : “Je vous aime, a quoi bon mentir ? Mais je suis donnee a un autre, et je lui serai fidele a jamais.” Le roman s’acheve sur le depart d’Oneguine, abandonne, le mari de Tatiana entrant dans la piece.
Ce denouement asymetrique (Oneguine refuse Tatiana, puis Tatiana refuse Oneguine) a fait couler des fleuves d’encre. Dostoievski, dans son discours de Pouchkine de 1880, en fera la cle morale du roman : Tatiana, par sa fidelite, incarne l’ame russe authentique, contre l’individualisme europeanise d’Oneguine.
Une encyclopedie de la vie russe (Belinski)
L’expression est de Vissarion Belinski, dans ses huit grands articles consacres a Pouchkine en 1843-1846. Il y voyait dans Eugene Oneguine “une encyclopedie de la vie russe et une oeuvre eminemment populaire”. L’expression est restee. Elle dit ceci : le roman ne se contente pas de raconter une histoire d’amour. Il dresse, par touches, le tableau de toute la societe russe des annees 1820.
On y voit la noblesse petersbourgeoise, ses bals, ses theatres, ses dandies, ses oisifs. On y voit la petite noblesse de province, les hobereaux, leurs domaines en lente decheance, leurs femmes qui font des confitures, leurs filles qui lisent en cachette des romans francais. On y voit la vie paysanne entrevue par les yeux de Tatiana. On y voit Moscou, ses marieuses, ses tantes, son monde different de Petersbourg. On y voit les lectures d’une jeunesse russe formee par Rousseau, Richardson, Goethe, Madame de Stael, Byron. On y voit les costumes, les plats, les traineaux, les calendriers paysans, les superstitions, les fetes liturgiques.

Pouchkine peint tout cela sans gravite documentaire, en passant, par ricochets, dans les digressions du narrateur. Mais l’effet d’ensemble est saisissant : on vit dans la Russie de 1820 quand on lit Eugene Oneguine, comme on vit dans le Paris de 1830 quand on lit Balzac.
Quel traducteur francais choisir : Markowicz, Backes, Meynieux ?
Trois grandes traductions francaises s’offrent au lecteur contemporain :
Andre Markowicz (Verdier, 2005) : la traduction de reference. Markowicz reproduit la strophe d’Oneguine en francais, avec ses quatorze vers, son schema de rimes integral. Le tour de force est immense, et le resultat saisissant. Le francais sonne, chante, joue avec les memes ressorts que le russe. C’est l’edition a recommander a qui veut eprouver le poeme en tant que tel. Tirage regulier, disponible en librairie. Une lecture detaillee de cette traduction est proposee par le Cercle Pouchkine.
Jean-Louis Backes (Folio classique, 1996) : une traduction plus souple, en vers libres rimes, qui sacrifie le schema strict pour preserver le sens. C’est l’edition de poche la plus repandue, ideale pour une premiere lecture ou un usage scolaire. Notes utiles, preface eclairante.
Andre Meynieux (Bibliotheque de la Pleiade, 1973) : traduction en prose savante, accompagnee d’un appareil critique dense. C’est l’edition pour qui etudie le roman, prepare un cours, ecrit un memoire. La prose est belle, fidele, mais le poeme y perd sa musique.
Le bon choix depend de l’usage : Markowicz pour eprouver, Backes pour decouvrir, Meynieux pour etudier. Pour les details de chaque traduction et leur disponibilite a Nancy, voir notre introduction a l’oeuvre de Pouchkine.
L’opera de Tchaikovski (1879)
En 1877, Piotr Ilitch Tchaikovski se met a composer un opera tire du roman de Pouchkine. Le projet est risque : Eugene Oneguine est sacre dans la culture russe, et oser le porter sur la scene lyrique est une audace. Tchaikovski choisit de ne pas adapter le roman entier. Il prend sept tableaux, sept moments-cles : la rencontre, la lettre de Tatiana, la fete chez les Larine, le duel, le bal petersbourgeois, l’ultime entrevue. C’est une selection lyrique, non une transposition complete.

L’opera est cree en 1879 par les eleves du Conservatoire de Moscou, puis monte au theatre Bolchoi en 1881. Il s’impose lentement, devient l’un des grands operas russes, et conquiert l’Europe. La scene de la lettre de Tatiana, soliloque musical de plus de quinze minutes, est l’un des sommets du repertoire pour soprano. Le duel d’Oneguine et Lenski, et l’aria de Lenski avant le duel (“Kuda, kuda vy oudalilis”, “Ou, ou etes-vous parties”) figurent parmi les pages les plus emouvantes du repertoire pour tenor.
L’opera reste joue dans le monde entier. L’Opera national de Paris le programme regulierement, dans des mises en scene renouvelees. Le repertoire francophone contemporain (operas de Lyon, Toulouse, Geneve, Bruxelles, Liege) le maintient a l’affiche.
Influence sur la litterature russe et mondiale
Eugene Oneguine est le livre fondateur de la litterature russe moderne. Avant lui, la Russie litteraire imite l’Europe (Karamzine, Joukovski). Apres lui, elle invente sa voie propre. Lermontov ecrit Un heros de notre temps (1840) en pensant a Oneguine. Tourgueniev modele ses heros (Roudine, Lavretski) sur la figure de l’homme superflu (lichni tchelovek) qu’Oneguine inaugure. Dostoievski, dans son discours de Pouchkine de 1880, fait de Tatiana le symbole de l’ame russe. Tolstoi lui-meme reconnaitra sa dette : Anna Karenine porte en germe des elements pouchkiniens.
Au XXe siecle, Vladimir Nabokov consacre quatre volumes (1964) a une traduction litterale et a un commentaire d’Eugene Oneguine en anglais : c’est, avec son Lolita, l’un des grands chantiers de sa vie d’ecrivain bilingue. Le poete russe Joseph Brodsky dira que tout poete russe est, par definition, un descendant d’Oneguine.
En Europe, l’influence est plus diffuse. Le roman a ete moins traduit, moins lu en France que la prose de Tolstoi ou Dostoievski. Mais Merimee, qui apprit le russe pour lire Pouchkine dans le texte, en parlait comme du sommet de la poesie russe. Et toute la decouverte de la litterature russe en France au XIXe siecle commence par lui.
Conclusion
Lire Eugene Oneguine demande un effort modere : trois soirees suffisent pour les huit chapitres. Le choix de la traduction, comme on l’a vu, oriente l’experience. Mais quel que soit le chemin pris, on en sort avec le sentiment d’avoir lu non pas un roman parmi d’autres, mais l’oeuvre fondatrice d’une litterature et d’une nation litteraire. Pouchkine, en sept ans, a invente la maniere russe d’ecrire. Tout ce qui suivra, jusqu’a Tchekhov, jusqu’a Boulgakov, jusqu’a aujourd’hui, descend de ces cinq mille vers ecrits entre Kichinev et Boldino.