En 1834 parait dans la revue russe Bibliotheque de lecture une nouvelle signée Alexandre Pouchkine. Elle s’appelle La Dame de Pique. Cinquante ans plus tard, en 1887, Guy de Maupassant publie Le Horla, d’abord dans le Gil Blas puis en volume. Deux nouvelles fantastiques, deux narrateurs qui glissent vers la folie, deux Europes littéraires qui semblent ne pas se connaître et qui, pourtant, se répondent.
Cette lecture comparée n’a pas pour but de démontrer une influence directe, encore moins une dette de l’un envers l’autre. Elle vise à montrer comment, à un demi-siècle de distance, deux écrivains majeurs ont travaille la même matière : la frontière mince entre le réel et le délire, le moment ou un homme cesse de croire ses propres sens.
Deux nouvelles, cinquante ans d’écart
La Dame de Pique se passe a Saint-Petersbourg dans les années 1830. Hermann, jeune officier du génie d’origine allemande, découvre par hasard que la vieille comtesse Anna Fedotovna connaît un secret : trois cartes qui gagnent infailliblement au pharaon. Elle l’aurait obtenu jadis du comte de Saint-Germain. Hermann, devore par la cupidite, decide d’arracher ce secret à la vieille femme. Il s’introduit chez elle, la menace, la fait mourir de peur. Le fantôme de la comtesse lui revele alors les trois cartes : trois, sept, as. Mais le soir du grand jeu, au lieu de l’as, c’est la dame de pique qui sort, et le fantôme de la comtesse semble lui sourire depuis la carte. Hermann finit a l’asile.
Le Horla est écrit sous forme de journal intime. Un homme seul, dans sa propriété normande au bord de la Seine, sent peu a peu une présence invisible qui l’observe, boit l’eau de sa carafe, lit par-dessus son épaule. Il l’appelle le Horla, le hors-la, l’étranger. La présence devient obsédante, l’homme tenté de la fuir, puis de l’enfermer, puis de la brûler. La dernière phrase du journal annonce que, puisque le Horla n’est probablement pas mort dans l’incendie, il faudra que le narrateur se tue lui-même.
Deux nouvelles courtes, deux protagonistes solitaires, deux fins tragiques. Et entre les deux, un demi-siècle pendant lequel le fantastique européen s’est transforme : Hoffmann et Gogol pour la génération de Pouchkine, Edgar Poe (traduit par Baudelaire en 1856) et Villiers de l’Isle-Adam pour celle de Maupassant.
Hermann et le narrateur du Horla : deux figures de la possession
Hermann et le narrateur du Horla partagent un trait fondamental : ce sont deux hommes qui se croient rationnels et qui basculent. Hermann calcule, economise, refuse les passions inutiles. Pouchkine le décrit comme « un homme qui a le profil de Napoleon et l’ame de Mephistopheles ». Le narrateur du Horla est un propriétaire cultive, qui lit, observe, raisonne. L’un et l’autre sont introduits comme des esprits forts, des hommes du XIXe siècle naissant, qui ne croient ni aux fantômes ni aux esprits.
C’est précisément ce point de départ qui rend leur chute saisissante. La folie ne tombe pas sur des superstitieux predisposes ; elle envahit des intelligences qui se croient blindées. Pouchkine et Maupassant disent la même chose : la raison ne protege de rien. Pire, c’est peut-être l’excès de raison, l’orgueil de comprendre, qui ouvre la porte à la possession.

Une autre parente : ni Hermann ni le narrateur normand ne sont possedes par un démon traditionnel. Hermann est obsede par une combinaison de cartes, c’est-a-dire par un calcul, par l’argent. Le narrateur du Horla est hante par une présence sans visage, sans forme, sans nom propre. Le surnaturel des deux nouvelles n’est plus celui du diable médiéval ou du spectre romantique : c’est un surnaturel abstrait, presque moderne, ou la menace reste indéterminée.
La folie comme structure narrative
Les deux textes ont la même architecture. Au début, le narrateur (ou le focalisateur) est présente comme normal. Puis surviennent des signes étranges, qui peuvent encore s’expliquer rationnellement. Puis les signes s’accumulent, et le narrateur lui-même commence a douter de sa raison. Enfin, la rupture : Hermann perd au jeu et finit a l’asile, le narrateur du Horla brule sa maison et envisage le suicide.
Cette structure n’est pas innocente. Elle reproduit la mécanique même du basculement psychotique telle que la psychiatrie naissante (Pinel, Esquirol cote français, plus tard Korsakov cote russe) la décrit au XIXe siècle. La littérature fantastique de cette période s’alimente aux mêmes sources que la médecine mentale : observation clinique, fascination pour les cas limites, interrogation sur la frontière entre normal et pathologique.
Pouchkine et Maupassant n’illustrent pas une these psychiatrique. Mais ils utilisent la même matrice narrative : un homme normal, une derive progressive, une folie finale. Et dans les deux cas, le lecteur est invite a se demander si le surnaturel a vraiment eu lieu, ou si tout s’est passe dans la tête du héros. C’est ce même texte que Prosper Merimee découvrira et traduira le premier en français, ouvrant ainsi la voie à la réception de Pouchkine dans les cercles littéraires parisiens que fréquentera Maupassant.
Le réel et le surnaturel : deux stratégies du doute
C’est sur ce point que les deux nouvelles divergent légèrement, et c’est ce qui fait leur richesse. Pouchkine maintient le doute jusqu’au bout. Le fantôme de la comtesse a-t-il vraiment apparu a Hermann, ou est-ce une hallucination provoquée par l’épuisement et la culpabilite ? La dernière image, la carte qui semble cligner de l’oeil, peut être lue comme un effet d’optique sur un homme déjà en train de basculer. Pouchkine ne tranche pas. C’est ce que Tzvetan Todorov appellera, beaucoup plus tard, le « fantastique pur » : une hésitation que le texte refuse de résoudre.
Maupassant pousse le procede plus loin. Le journal intime du Horla est écrit à la première personne, sans aucune voix extérieure pour valider ou invalider la perception du narrateur. Le lecteur n’a accès qu’a son point de vue. Si le narrateur est fou, alors tout ce qu’il décrit est suspect. Mais s’il ne l’est pas, alors le Horla existe vraiment. Maupassant joue de cette ambiguite avec une virtuosite cruelle.
Pour découvrir la lecture détaillée du récit normand, voir le récit d’epouvante que publiait Maupassant cinquante ans plus tard, analyse complète sur bel-ami-maupassant.fr.

Cette différence de stratégie reflète aussi une différence d’époque. Pouchkine écrit en 1834, dans un univers ou le surnaturel est encore une possibilité culturelle. Maupassant écrit en 1887, en pleine Troisième Republique, dans une France ou la science triomphe. Pour qu’un lecteur de 1887 hesite encore, il faut que l’auteur soit plus radical, plus enfermant.
Maupassant a-t-il lu Pouchkine ?
C’est la question centrale de cet article. Et la réponse honnête est : nous ne le savons pas avec certitude. Aucune lettre de Maupassant ne mentionne explicitement Pouchkine. Aucune note de travail, aucun carnet préparatoire. Mais plusieurs indices rendent une lecture indirecte très probable.
Premier indice : Prosper Merimee a traduit La Dame de Pique en français des 1849. La traduction a ete rééditée plusieurs fois jusqu’aux années 1880. Maupassant, lecteur compulsif, fréquentait les cercles parisiens ou Merimee était une référence. Il est invraisemblable qu’il n’ait pas eu connaissance de cette traduction.
Deuxieme indice : Maupassant a entretenu des relations étroites avec Tourgueniev, qui vivait à Paris, qui était un ami de Flaubert (le maître de Maupassant), et qui lisait Pouchkine en russe. Tourgueniev a souvent evoque Pouchkine dans ses conversations parisiennes. Maupassant, présente a Tourgueniev par Flaubert, l’a fréquente entre 1875 et la mort de Tourgueniev en 1883.
Troisième indice : la mode du fantastique russe était réelle à Paris dans les années 1880. Le Voyage en Russie de Theophile Gautier, les traductions de Gogol par Louis Viardot, l’engouement pour Dostoievski (premières traductions françaises à partir de 1884) avaient prepare le terrain. Maupassant écrit Le Horla dans ce climat.
L’hypothèse la plus raisonnable n’est donc pas une imitation directe, mais une imprégnation. Maupassant a sans doute lu La Dame de Pique à un moment ou un autre, mais sans chercher à la copier. La parente structurelle entre les deux nouvelles releve d’un air du temps littéraire commun, plus que d’une dette explicite.

L’horizon commun du fantastique européen
Au-delà du dialogue Pouchkine-Maupassant, il faut élargir le cadre. Le XIXe siècle européen est traverse par une vague fantastique unique en son genre. Hoffmann en Allemagne (Les Elixirs du diable, 1815), Gogol en Russie (Le Manteau, Le Nez, vers 1835), Edgar Poe aux Etats-Unis (Le Chat noir, La Chute de la maison Usher, 1840-43), Nodier et Gautier en France, puis Henry James en Angleterre (Le Tour d’écrou, 1898) : tous travaillent la même matière.
Ce qui unifie ce moment européen, c’est l’expérience d’une rationalite qui doute d’elle-même. Le fantastique du XIXe siècle n’est pas un retour aux croyances anciennes ; c’est l’envers de la science triomphante, l’ombre portée du positivisme. La Dame de Pique et Le Horla sont deux moments forts de cette interrogation. Ils racontent la même chose, dans deux langues, a deux moments différents.
C’est ce que Nancy, ville carrefour entre l’Europe germanique et la France, peut entendre avec une acuite particulière. La littérature fantastique a circule par les mêmes routes que les arts décoratifs, le japonisme, l’Art nouveau. Voir Alexandre Pouchkine et son oeuvre a découvrir dans ce contexte européen aide a comprendre que la littérature russe n’est pas un univers separe, mais une part intégrante du XIXe siècle européen.
Pourquoi relire ces deux textes ensemble ?
Lire La Dame de Pique seule, c’est découvrir un classique russe. Lire Le Horla seul, c’est découvrir un classique français. Les lire ensemble, c’est découvrir autre chose : une conversation entre deux écrivains qui ne se sont jamais rencontres, mais qui ont travaille la même question avec une rigueur comparable.
Cette lecture comparée a aussi une vertu pédagogique. Elle montre que la grande littérature ne s’enferme pas dans une langue ou une tradition nationale. Pouchkine est un auteur européen autant que russe. Maupassant est un héritier autant qu’un créateur. Les frontières littéraires sont plus poreuses que les manuels ne le disent.
Pour le lecteur d’aujourd’hui, l’expérience est aussi celle de la durée. Cinquante ans séparent les deux textes. Cinquante ans pendant lesquels la photographie est nee, le chemin de fer s’est répandu, le télégraphe a transforme la communication. Et pourtant, la question fondamentale reste la même : qu’est-ce qui distingue la perception du réel de l’hallucination ? La réponse fantastique des deux nouvelles est troublante : peut-être rien.
C’est cette inquiétude commune qui fait de Pouchkine et de Maupassant deux compagnons de lecture inattendus. Et c’est aussi pourquoi, entre Saint-Petersbourg et la Normandie, entre 1834 et 1887, un fil discret continue a se tendre.
